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Adelin – épisode 015

une nuit chez Hélène...

VincentBreton.fr
Sep 24, 202610 min read

’est la première nuit que Victor va passer chez Hélène et les siens…

[retrouvez les épisodes précédents]

— C’est bien, c’est mieux que de ne pas savoir ce que l’on veut faire, de commencer des tas de trucs sans jamais rien terminer, comme moi quoi !

— Tu exagères…

— Il faudra que tu lises l’espèce de journal qu’a écrit ma mère à mon sujet… Elle y raconte ma vie, je t’ assure… Si tu le lis, tu verras que je n’ai jamais rien terminé…

Et Adelin se lève et Adelin sort et Adelin quitte la pièce.

Estomaqué. Je suis estomaqué. Adelin, entre ta vérité avouée et celle que je me cache, y a-t-il si longue distance ?

Je ne parviendrai décidément pas à dormir. Pourtant tout est si calme ici. A mes côtés Hélène sommeille sereine, l’aile de son bras repliée contre le cou, lèvres entrouvertes, buée légère de son souffle tranquille. Sa jambe droite échappée du drap, repliée, le talon touche la cuisse opposée et forme un triangle à peine éclairé par la lune qui brille dehors. La belle est nue sous le drap blanc que sa respiration soulève. Elle dort de toute confiance, enfantine et déliée, sage et douce. De temps en temps, elle laisse s’évanouir sur sa bouche un gémissement de contentement, une petite bulle de salive vient crever à ses lèvres, c’est un ballon échappé de ses rêves.

Je ne dors pas mais l’insomnie n’est pas une torture. Je bois le lait de la paix. Je m’attache avec délice sentimental aux habitants de cette maison. Je remercie ma main blessée pour le sacrifice. Je me sens l’âme ce soir d’un âpre défenseur de la famille et des vertus ancestrales du foyer. Délicieux cocon dont j’avais oublié la suavité si je l’ai jamais connue. J’ai senti sur mes épaules l’équilibre des deux plateaux de la balance, le père et la mère, le grave et le suave, le regard et le cœur, la complémentarité. Je me sens en fraternité avec Adelin, sans condescendance, sans afféterie. Et singulièrement en accord avec Hélène, par-delà le désir ou le sexe, dans une sorte d’évidence, avec la reconnaissance. Je me sens secrètement et délicieusement adoptable. Tenté de me fondre à cette famille, ce cercle doux. Tenté, dans le secret de mes pensées, je le peux bien. Je peux oser me le dire, puisque je suis si bien à me bercer de ces confidences intérieures.

Je te regarde Hélène, songes et cheveux mélangés. J’aimerais bien me lier. Je suis en délicieuse faiblesse.

Chez Hélène, dans cette famille si différente, si peu bohème en regard de la mienne, je me sens prêt au bonheur confortable. Je ne trahis pas les miens, ni le passé. J’ai franchi le croisement. Je suis de l’autre côté Je me réfugie juste un peu, si l’on veut bien de moi, je serai de bonne composition, un parfait fils ou beau fils ou un frère. J’irai rassuré dans le douillet spectacle de leur bonheur familial, dans cette joie quotidienne de l’échange protecteur que procure l’affection réciproque, l’estime. Cette famille ne m’est pas simple exotisme. Elle me comble dans des manques que j’ignorais.

J’ai des mots plein la tête. Je jubile puéril. Je suis à l’inverse de cette scène déplorable, tout à l’heure, chez moi, ce verre écrasé dans la main. Mais je dois à cet acte stupide mon bonheur de ce soir. Comme un appel sourd entendu. Compris par Hélène, entendu par les autres, dans une acceptation qui m’étonne et me gonfle de joie et de reconnaissance.

Lisse Hélène, je te contemple dans la faible lumière, cela fait des heures. J’ai peut-être laissé mes paupières se fermer parfois, mais jamais très longuement, j’en ai la certitude.

Il fait sombre à présent, je me bavarde moins dans la tête. Je te devine assez sous ton drap blanc. Tu captes le peu de lumière qui vient de la nuit. Présence blanche de la lune qui presse encore ses lèvres aux volets et souffle son haleine calme sur le parquet, affleure le drap, se lie à ta respiration, vient y boire, esprit de la nuit, fée légère et aimante. La lune te protège et te cherche. Je te trouve belle et transparente, trop dans ta respiration pour que je vienne la troubler en me lovant contre toi. Je ne veux pas casser le rythme en y mêlant mon souffle ou un désir malvenu. Petite étoile.

Je suspends ma nuit à la tienne, je reste des heures.

Et puis. Ce n’est pas une impulsion mais plutôt une affirmation intérieure. Voici ce que je dois faire à présent, tandis que toute la maison dort.

Je remonte doucement la main gauche afin de pouvoir lire l’heure. Il est peut-être dans les trois heures. Mes aiguilles ne phosphorent pas. Je sors une jambe de dessous le drap, puis une deuxième. Je suis déjà debout et nu sur le plancher froid. Je traverse le tapis, je franchis la porte.

La poignée a tourné sans bruit et sur le palier les planches ont à peine grincé. Pas un bruit. Tout dort. Les respirations des dormeurs courent en volutes légères, passent sous la porte de leurs chambres et se mélangent dans le sentiment d’appartenir au même souffle.

Je ne délire pas. Je pose un doigt sur mes lèvres pour commander à ma joie de se taire. Je ne dois pas exulter. Pour compenser mon cœur bat. Il bat très vite mais ce n’est pas de peur, c’est de plaisir.

Alors, j’ai traversé le palier et je suis à la porte des parents, résolu, le sourire aux lèvres, certain de mon impunité, je suis un génie invisible.

J’ai déjà fait tourner la poignée avec délicatesse. Je me suis coulé dans l’entrebâillement de la chambre des parents. J’ondule, me coule au sol et rampe sur le tapis moelleux jusque vers la couche où dort une massive montagne avec contre elle une petite colline appuyée. Je trouve du charme et de la fragilité à ce relief contemplé depuis la descente de lit. Les petits sifflements, les ronflements alternés et quiets m’émeuvent. Je reste un bon quart d’heure sur ce tapis. Je reste à contempler, à ne rien me dire d’autre que cette allégresse d’une curiosité délicieusement comblée.

Puis je me lève sans bruit et sors sans tirer tout à fait la porte derrière moi. Ils dorment et diffusent en halo la paix de leur sommeil.

Je franchis de nouveau le palier et passe devant la chambre où dort Hélène. Je vais plus loin dans le couloir, vers cette chambre où dort Adelin.

La poignée a cédé en émettant un grognement incongru. Je la maugrée, riant intérieurement. J’avance cependant. Je franchis le seuil. Je n’hésite pas. Je prends seulement mes marques. Le lit semble si petit et lointain au fond de la pièce. Je devine la forme allongée. Je marche. Puis je m’assois près de la tête du lit, les talons contre mes fesses, à l’orientale, je pose la tête sur mes genoux, ma position préférée lorsque j’étais enfant. Mon visage est peut-être à soixante centimètres de celui d’Adelin. Ou trente. Adelin dort, concentré. Curieusement concentré, appliqué dans son sommeil, réfléchit-il à la meilleure façon de dormir ? Je m’approche. Sa respiration est contenue, économe, peu diserte. Je sens seulement l’odeur de sa peau, légèrement caillée, sans aigreur.

Adelin sommeille et je l’observe méticuleusement. Observation si soigneuse et détaillée, que je mets un moment avant de réaliser vraiment qu’Adelin vient d’ouvrir les yeux et me regarde, me fixe, me contemple à son tour, sans apparente réaction de surprise ou de crainte, sans rejet.

Il comprend intuitivement à mon attitude sereine et apaisée, qu’il n’y a pas de problème, que tout va bien, que je le regarde simplement dans sa nuit, pour faire mieux connaissance.

— Tu es tout nu ? Constat d’Adelin. Tu dois avoir froid. Tu voulais quelque chose ?

Je balance la tête de droite à gauche, négativement.

— Moi aussi, quand je dois dormir la première fois chez quelqu’un, j’arrive jamais à m’endormir, mais j’ose pas bouger, encore moins aller voir les gens qui dorment. Il est tard. Je ne sais pas si je vais tenir, je risque de me rendormir, soudainement. Ne m’en veux pas.

T’en vouloir ? T’en vouloir de ne pas mal réagir à mon intrusion ? Comment le pourrais-je ?

Je réponds simplement :

— Merci, Adelin, merci, je vais retourner me coucher, je crois que je vais pouvoir dormir maintenant.

Je me relève. Je traverse la chambre et me retourne. « Salut ! Dors bien ! ». C’est Adelin qui m’a souhaité de bien dormir. Alors je peux aller me coucher, j’existe dans sa voix rassurante.

« Bonsoir ! » Et il lance de nouveau « Bonsoir » et je m’éloigne dans le couloir. « Bonsoir ! » Chuchoté. Mais il me répond et je lui réponds encore, ainsi de suite, nos bonsoirs rebondissent tels des ballons jusqu’à la porte d’Hélène.

Bonsoir mille fois répété. Accompagnement vers ma nuit, très exactement comme lorsque j’étais petit et que j’éprouvais le besoin de confirmer longuement et plusieurs fois ce bonsoir avec ma mère, elle depuis sa chambre, moi dans mon lit. Ce soir, Adelin m’a accompagné. « Bonsoir ! » Et j’ai marché léger, protégé dans le souffle de ce « bonsoir » fraternel, je jubile.

Je retrouve le lit, Hélène endormie s’est roulée en boule dans ses rêves, éloignée dans son sac de chiffon. Je me suis endormi à mon tour brusquement. J’ai dormi, mais la nuit m’a mordu l’œil. Le froid verse dans mes reins. Je me réveille crispé, le coton du drap crisse sous ma peau. Appréhension. Une blancheur tire les volets en arrière et m’appelle. C’est le petit matin et les buissons bruissellent. Je sens la vie grouiller dehors. J’imagine les insectes fouillant le sol, les rongeurs rentrant au terrier, les oiseaux cherchant des vers. Il est très tôt. Une hostilité rode et furète, se frotte aux murs, c’est une sorte de bête fauve à la langue chaude, crocs acérés, loup garou en maraude. J’ai dormi peu. Nuque matraquée, l’oreiller de travers. Je manque de sommeil mais ne saurais dormir plus. Énervement. L’énervement me court sous la peau, braise qui pique.

L’épisode de cette nuit, mais c’était tout à l’heure, me remonte soudain à la gorge, nausée de stupeur. Je réalise que ce n’était pas un rêve. Coup de marteau sur la nuque. La honte me pince le cœur. Je me désespère.

J’ai osé. Plus une once de sérénité, mais le malaise. Je m’en veux avec un mélange de colère, d’agacement de petit dégoût et d’amertume. Je rumine. Je fulmine et me fustige. Mots faibles, je suis retourné contre moi-même. Révulsé. Désordre intérieur.

Ce que j’ai osé cette nuit dans cette joie insensée, cette ivresse de gamin, cette puérile excitation, me heurte, me fait honte.

J’ai agi saoulé de sentiments mièvres et puérils.

Aller chez les parents, puis visiter Adelin. Lui m’a parlé, lui m’a vu nu. Il m’a vu, accroupi près de son lit, détaillant son visage. Nu et ridicule. Simiesque et clownesque, grotesque et affligeant.

Il a réagi avec tact, il m’a évité le scandale d’un cri de stupeur, il ne s’est pas moqué de moi. Mais moi.

Ai-je perdu à ce point mon bon sens légendaire, ma retenue, ma logique ? Pourquoi me suis-je levé ainsi cette nuit dans cette euphorie stupide ? Pourquoi ce manque de contrôle ? Pourquoi cette impulsion ?

Pourquoi soudain cette absence de retenue moi qui suis d’habitude si timide, presque distant ?

Ridicule et illégitime. Illégitime, c’est ce que je suis dans cette famille où je me joue l’imposture d’oser me croire à ma bonne place dans cette maison qui n’est pas la mienne et ne saurait l’être.

Je m’en veux et j’ai peur qu’Hélène apprenne ce que j’ai fait. Je le refuse. Ce n’est pas seulement la culpabilité. C’est surtout l’orgueil, c’est de l’orgueil à l’état pur. J’ai du mal à respirer ici. J’ai du mal à me respirer et la contempler calmement. Je frissonne, les épaules prises au corset de mon indignité.

Elle va m’interroger. Elle sera légèrement condescendante. J’ai déjà accru ma vulnérabilité avec l’épisode du verre cassé, j’en rajoute. Elle jouera de sa candeur désarmante. Le reproche ne sera que sous entendu, implicite, plus dur encore à encaisser. Je ne saurai pas quoi faire du feu de ses questions. Je ne peux pas me calmer, plus je réfléchis, plus le constat d’évidence m’affirme dans le ridicule cru. Je me fais honte, je me débecte. Mon impudeur et pas seulement la nudité. Cette intrusion et pas seulement dans les chambres des dormeurs, mais dans leur maison, dans cette famille où je me suis fait un cinéma du cocon délicieux. Je n’ai rien à faire ici. Ce n’est pas pour moi.

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