Obuse, l'autre terre d'Hokusai
Et aussi : la magie du voyage improvisé
on voyage de février-mars 2026 a été le plus chaotique dans son organisation et ce de très loin. Alors que je planifiais 12 mois avant déjà chaque lieu où je voulais aller, j'ai changé jusqu'au dernier moment mes plans, allant même jusqu'à changer d'avion pour rajouter 2 jours, quelques semaines avant le départ. L'idée étant cette fois de beaucoup papillonner en passant 2, maximum 3 nuits dans chaque hôtel pour visiter en gros le centre du pays sans traîner dans des villes avec potentiellement moins de choses à voir.
Mais même avec ça, j'ai tellement changé des plans pour me faciliter la vie et limiter les frais (et aussi parfois à cause de la météo) que le planning très précis s'en retrouvait caduc. En l'espèce, rajoutant une nuit à Nagano, je me retrouve avec une journée libre le 27 février. Levé à 6 heures et quelques grâce au jet-lag qui m'a rendu formidablement matinal tout le séjour (et n'a pas aidé à respecter les plannings qui n'anticipaient pas ça), je n'ai alors toujours rien décidé pour ma journée. Mais que faire ? En sachant que je n'ai pas de véhicule, que le ski ne m'intéresse pas, et que partir dans les montagnes en plein hiver ne me tentait pas tant. Je scanne la zone et divers sites touristiques régionaux à la recherche de coins que j'aurais oubliés, quitte à regarder des coins moins urbains et denses tant qu'ils sont accessibles en transports (de préférence en train). Et une zone agrippe mon œil : la petite ville d'Obuse, située à seulement une dizaine de kilomètres de Nagano.
Je vais éviter de raconter tout ce qu'on y trouve dès maintenant et le titre en dit déjà pas mal, mais en tout cas le peu que j'ai pu lire m'a suffisamment attiré pour que je décide d'y faire un day-trip.
9h40*1, j'embarque dans la ligne Nagano-Denetsu (aussi appelée "Snow Monkey Line" car 90% des gens l'utilisent pour aller de Nagano au parc Jigokudani, connu pour ces singes), et 40 minutes plus tard je descends à Obuse, avec pas grand monde pour m'accompagner. Dès le début, j'ai senti que c'était un peu plus folklorique. La gare JR de Nagano est immense, haute, moderne, et pour aller prendre cette ligne on se retrouve dans un hall de gare en direct de 1997, en sous-sol, bien plus petit et même... oppressant, en comparaison ? Avec du vieux carrelage, des sièges posés là, et aussi des automates vieillissants pour prendre un ticket de train, car les cartes IC (type SUICA, PASMO) ne sont pas gérées sur cette ligne.
Si les trains que j'ai pris pour aller à Nagano (depuis Nikko) puis en partir (vers Kyoto*2) étaient l'occasion de trajets magistraux dans les montagnes, celui vers Obuse est plutôt court, plat, et quelconque en comparaison. Pour autant, quand je descends, je suis scotché du paysage. Une gare minuscule, posée dans une plaine, ceinturée de montagnes, parfois grandes et enneigées. Un paysage qui m'accompagnera dans toute la ville, car on n'y trouve quasiment aucun immeuble pour bloquer cette vue.
Ma première destination, c'est la plus lointaine de la gare : le Ganshô-in, un raisonnablement petit temple bouddhiste qui est peut-être l'attraction la plus notable de la ville. Il est pourtant très isolé : la ville n'a aucun moyen de transport*3, et le temple est à 30 minutes à pied de la gare, à la limite entre le village et la forêt. Donc le trajet me fait passer au milieu d'une zone quasi-exclusivement résidentielle, au pire des petites industries, mais avec des vues magnifiques sur les montagnes ou des monuments locaux. Voir les montagnes partout ça m'a rappelé Grenoble, alors que bon, difficile de faire plus éloigné en terme de typologie urbaine.
Et enfin, l'arrivée au temple, où là on bascule quasiment dans la forêt. Je n'ai jamais su si derrière le temple il y avait un chemin de forêt ou de rando, mais de toute façon vu la période je ne m'y serai pas aventuré. Mais là en regardant sur Google Maps, je peux dire que : 1) oui il y en a un, et il est même en grande partie street-viewé ; 2) ça monte fort derrière, puisque c'est le début d'une petite chaîne de montagnes (où on trouve apparemment des vestiges de forts tout le long de la crête).
Si le temple en lui-même est ancien (fondé en 1472), ce pourquoi il est notable est beaucoup plus proche de nous : en 1848, à l'âge de 87 ans et un an avant sa mort, Katsushika Hokusai peint le plafond de la salle principale du temple, réalisant la dernière œuvre majeure de sa vie. On peut se demander ce qu'un artiste de l'ampleur d'Hokusai ferait dans cette petite ville rurale, mais au vu de son âge, il s'agit surtout d'une forme de lieu de repos où il fit des longs séjours durant plusieurs années à l'invitation de Kôzan Takai, un artiste de la ville et héritier d'une riche famille agricole locale. Takai lui construit un atelier sur sa propriété, et lui commande la réalisation du plafond du Ganshô-in. C'est aussi à Obuse qu'Hokusai réalisera ses autres dernières grandes œuvres, dont la Vague féminine et la Vague féminine, réalisées pour le plafond de chars de parade pour un festival local populaire. Malade, Hokusai mourra à Tokyo quelques mois après son dernier séjour à Obuse passé à peindre la fresque du Ganshô-in.
La fresque en question est sublime, et ils en sont très fiers (à juste titre). Elle représente un phénix montrant son plumage, et semblant nous suivre de l’œil peu importe où on se place. S'il est interdit de la prendre en photo (probablement pour ne pas l’abîmer et/ou pour des raisons spirituelles), certaines sources officielles en ont toutefois des photos, et il existe diverses reproductions ainsi que plein de merch arborant le dessin, notamment au sein même du temple qui ne consiste pas qu'en sa salle principale. Je vous laisse la surprise en cliquant sur les liens ou en cherchant !
Après l'observation de la fresque, on a aussi une partie plus "musée historique" dédiée notamment à l'histoire du temple et ses liens avec l'ère Sengoku, mais aussi une petite salle de repos qui sert de véranda d'observation des jardins du temple. Et évidemment : une boutique, remplie de choses et d'autres liées à Hokusai, et surtout à sa fresque.
Une petite visite plus tard, je regarde le reste de la zone du temple. On y trouve le mausolée funéraire de Masanori Fukushima (inaccessible quand j'étais là à cause de chutes de neige récentes), un petit jardin, et une curiosité qui attire mon regard sur Google Maps : la stèle Gundam. Mais en vérité à ce niveau-là ce n'est même plus une curiosité car ce n'est même pas un lieu connu ou intéressant pour les japonais, j'étais juste un peu sidéré de voir une stèle qui parle de Gundam. Je suis totalement ignorant de cette franchise, mais quand même : pourquoi ?
En fait, devant le temple (mais en dehors de son enceinte quand même) on trouve sur une dizaine de mètres plusieurs stèles qu'on appelle des kahi, et où sont en général gravés des poèmes courts (pas des haikus mais des choses du même acabit de type waka ou tanka si j'ai bien compris). Et il y a donc une de ces stèles qui parle de Gundam. Voilà. Le texte dit, avec une traduction légèrement libre de ma part, "Un enfant de 6 ans captivé par Gundam à la TV / "C'est quoi, 'mourir au combat' ?" / Me demande t-il". Texte signé par une certaine Kakuko.
C'est un lieu tellement obscur que j'ai galéré à trouver des gens qui en parlaient, et j'étais d'autant plus surpris d'apprendre que la stèle avait plus de 25 ans. Mais personne n'a vraiment l'air d'en savoir plus, car tout ce que je trouve est de l'ordre de la réaction ou du commentaire plus qu'un historique. Mais un article de la journaliste Wakako Takô datant de 2005 pour le média en ligne Excite a fait ce travail, et on y apprend que la stèle date d'avril 1989 (!) et que les textes ont été rédigés par une association de poètes amateurs, qui sont hélas trop vieux pour en parler voire décédés entre temps. Au-delà de l'aspect curieux de voir une franchise d'anime mentionnée sur une stèle qu'on croirait historique, et une fois qu'on a pris en compte ce contexte, le texte en lui-même reste plutôt émouvant. Beaucoup affirment qu'il a été écrit par une grand-mère qui parle de son petit-fils. Si j'étais une personne japonaise née dans les années 20 ou 30 et qu'on m'avait posé cette question... peut-être que j'aurais aussi jugé ce moment comme symboliquement fort. Quand en 2015 la photo de cette stèle est redevenue un peu virale sur le Twitter japonais, quelqu'un a commenté "je pense qu'elle aurait pleuré en regardant Iron-Blooded Orphans". C'est bien possible.
Reste que la stèle Gundam est la seule à être aussi unique, et peut-être qu'elle restera en place bien plus longtemps encore.
Pour détendre un peu l'atmosphère, sachez que j'ai mangé dans un resto turbo-hipster situé juste à côté du temple. Vraiment le repas le moins attendu dans un coin isolé d'un village isolé près de Nagano. Mais c'était bon malgré des portions plutôt petites (un curry du jour, un thé glacé maison, et un petit assortiement de desserts). D'un autre côté, ça va m'arriver plusieurs fois là-bas : les musées et certains magasins étaient très modernes et bondés, quand tout le reste de la ville était un poil morne, plutôt vide, et paisible.
Encore plus isolé et moins connu, il y a le temple Jôko-ji, lui aussi très excentré à l'Est, mais plus au Sud. Je ne l'ai pas fait par peur de manquer de temps, et parce que ça faisait encore un détour pour s'isoler de tout le reste de la ville, mais je dois admettre que les photos font plutôt honneur au lieu. Donc à bon entendeur.
Le reste de la visite d'Obuse a été un peu plus décevant, mais c'est de ma faute : le timing n'était pas propice. J'ai d'abord fini au parc botanique / marché aux fleurs de la ville, en marchant de ce qui clairement le coin le plus vide de la ville, à marcher sur des routes sans trottoir au milieu de parcelles plus ou moins exploitées, mais avec un côté très "plat" et clairsemé qui fait qu'on voit tous les alentours. Arrivé au parc, force est de constater qu'il était évidemment peu coloré en plein hiver, mais m'a permis une petite balade nature et aussi de croiser un p'tit pote.
C'est l'heure de visiter les musées de la ville, qui sont (en gros) au nombre de 4, dont 3 situés côte-à-côte !
- Le musée d'Obuse - Chinami Nakajima, un musée public d'art local et moderne, avec des expositions liées à la ville ; c'est celui qui est un peu isolé des autres.
- Le musée Hokusai, parce que évidemment. C'est l'attraction principale de la ville.
- Le musée Kôzan Takai, une personne dont on a parlé plus haut, qui présente notamment ses collections personnelles.
- Et enfin, le musée Nihon-no-akari, dont je n'avais aucune idée du contenu et qui était le plus petit, le moins populaire et le moins bien noté sur GMaps.
Direction le musée d'Obuse, le plus proche du Ganshô-in dont je viens !
C'est fermé.
Je suis tombé LE jour de fermeture entre la fin de la précédente exposition temporaire et le début de la nouvelle.
Pour compenser, je vogue un peu au gré des chemins dans ce petit centre ville ma foi plutôt charmant, quoiqu'un peu terne en hiver.
Et soudain, Astro Boy.
Après un freeze frame mental, je découvre qu'il a ramené un pote avec lui :
Je n'ai toujours pas compris les liens entre cette boutique (qui vend des biscuits de riz et des glaces) et ces deux personnages, mais euh écoutez, c'est un moyen d'attirer l'attention en préservant une vibe vintage certaine. Pour l'anecdote, sachez que le papier attaché au torse de Kitaro est une dédicace de Shigeru Mizuki avec une photo de lui devant la boutique. Possiblement qu'en fait, toutes les boutiques alentours (qui ont des fruits locaux, des souvenirs, etc.) font partie d'une seule et même boutique, donc au final c'est juste pour faire du folklore.
Entre temps, je découvre que le musée Kôzan Takai est petit et apparemment pas aussi indispensable que ça. N'étant pas particulièrement riche en temps, je décide de faire l'impasse et je passe directement au musée Hokusai, voisin. C'était probablement une erreur de ma part, car à l'époque je n'avais pas fouillé qui était vraiment Takai. Mais j'arrive donc au musée Hokusai, et là je ne suis pas déçu !
Le musée est une succession de halls, joliment décorés, tous intégralement traduits en anglais directement sur les murs et panneaux, et évoque beaucoup de sujets de la vie d'Hokusai et de thèmes artistiques qui lui sont chers à lui ou à ses disciples (car beaucoup de travaux exposés ne sont en fait pas directement pas de lui-même). J'ai beaucoup aimé la présence des "Hokusai manga", des carnets de dessins au format poches exposés en nombre avec plein de petits éléments à repérer. Et puis bien sûr, ce qui est exposé est sublime. Du carnet de dessin aux originaux (je crois ?) des Vagues dont je parlais plus tôt avec les vrais chars de parades dont il a peint les plafonds, on a droit à chef-d’œuvre sur chef-d’œuvre, connu ou non, reproduction ou non.
Les photos y sont autorisées donc n'hésitez pas !
Il y a même une salle de jeux traditionnels au centre du musée pour les enfants, et ça aère pas mal le lieu.
Je décide de bypass le Nihon-no-akari également. Problème : j'apprends bien plus tard qu'il a en réalité un sujet super intéressant... C'est un musée de "l'illumination", l'éclairage pré-électricité ! Mais c'est un musée assez vieillissant, et avec quasiment rien de traduit en anglais, ce qui explique la note assez basse car les touristes sont les seuls à venir... Donc mes regrets sont mesurés, même si je trouve le sujet super intéressant. Difficile d'imaginer que je revienne à Obuse un jour (quoique), mais si c'est le cas, j'irai cette fois le voir avec plaisir et sans préjugé.
Obuse est aussi très connu pour ses châtaignes, d'ailleurs, et il n'est pas rare de croiser des allées dédiées à l'arbre ou des boutiques vendant diverses préparations à base ça un peu partout dans le centre-ville, si ça vous tente. Ce n'était pas vraiment la saison et j'aime pas trop ça, donc j'ai pas beaucoup plus à vous en dire, hélas. Si ce n'est qu'une d'entre elle (Obusedô), pile à côté du musée Takai sur la même esplanade, est apparemment très réputée.
Et puis c'est tout. Une ultime petite vadrouille dans ces petites rues tranquille, qui me feront tout de même voir une reproduction magnifique fleuron de l'industrie française : la Citroën Type HY (je crois).
14 heures passées, je re-visite cette petite gare d'Obuse et sa plateforme centrale charmante de nostalgie, et c'est l'heure du retour à Nagano.
Et c'est tout pour cette fois ! Après tout, ça reste une petite ville, et il n'y aurait sans doute pas beaucoup plus à raconter hormis ce que j'ai mentionné (même si, vous l'avez vu, je n'ai pas pu faire certains trucs).
En somme, et je pense que vous l'aurez compris, je vous recommande cette étape. Visiter tout ce qui est intéressant à Obuse peut largement se faire en une journée, voire une demi-journée si vous êtes pressés. C'est une ville charmante, accessibles, nichée au milieu de magnifiques montagnes qui compensent parfaitement son manque de couleur en hiver, et renferme une richesse culturelle et historique rare pour des villes de cette taille.
C'est assez représentatif des coins que j'aime découvrir et que j'ai envie de partager avec les gens ! Ceux qui sont peut-être dans certains guides en fouillant, mais loin des tops. Ceux qui ont des éléments notables et réputés, mais aussi d'autres beaucoup moins reconnus au même endroit. Et le tout en étant agréables et/ou uniques à parcours. Et Obuse possède un peu tout cela.
Peace.
- La vérité, c'est que je n'ai absolument aucun souvenir de ce que j'ai fichu entre 6h45, heure où j'étais déjà à la gare (mon hôtel était dans la gare de Nagano...), et 9h15, heure où j'ai pris mon ticket à l'automate. J'ai du mal à croire que je n'avais pas décidé où aller avant ça. J'ai vraiment erré 2 heures autour de la gare de Nagano... ? Je me souviens avoir effectivement vogué vaguement côté Nord de la gare avec ses chemins surélevés à flan d'immeuble un peu marrants, mais quand même... ↩
- Oui, Kyoto, alors que je parlais d'aller à des endroits inconnus pour moi. Longue histoire. Sachez que j'y suis resté un total de 15 heures, nuit comprise. ↩
- La ville possède en réalité une unique ligne de bus municipale appelée "Roman", qui passe en gros une fois par heure pendant la journée et passe à chaque lieu touristique majeur... mais elle n'est en route que de mi-avril à novembre ! ↩
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