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J’ai accouché de ma bisexualité dans la douleur

Aujourd'hui je te livre un texte qui parle de bisexualité et de transmisogynie. De ce par quoi on passe à cause notamment de l'essentialisme et de la misandrie. Je douille depuis longtemps. Ma dernière relation monogame a pris fin en 2016 après cinq ans passés avec une meuf qui me culpabilisait. D'être un mec cis...

Lou Lüeder
May 29, 202612 min read

ujourd’hui je te livre un texte qui parle de bisexualité et de transmisogynie. De ce par quoi on passe à cause notamment de l’essentialisme et de la misandrie.

Si ce que j’écris te plaît, te fait réfléchir, te chamboule un peu ou t’aide à avancer dans la vie, j’ai créé une page Tipeee où tu pourras me laisser un petit pourboire pour me montrer ton soutien. Merci !

Je douille depuis longtemps. Ma dernière relation monogame a pris fin en 2016 après cinq ans passés avec une meuf qui me culpabilisait. D’être un mec cis hétéro, d’être polyamoureuse, d’être une queutarde qui mourait probablement d’envie de baiser tout ce qui bouge sauf elle. Y compris des gars – vu mon absence de virilité. Et comme j’avais renoncé au polyamour pour être monogame avec elle, j’allais sûrement la plaquer pour quelqu’un de plus jeune, de plus jolie, de plus mince qu’elle. Elle me le répétait jusqu’à ce que je cède et que j’accepte la relation sexuelle qu’elle réclamait. Je lui devais ça, pour lui prouver que j’étais fidèle, qu’elle était désirée et que je l’aimais. « Si on a pas de relation sexuelle, on est pas un couple, on est colocataires. »

J’ai pas le droit d’avoir du temps pour moi. Il faut faire des activités de couple sur tout notre temps libre, sinon elle s’ennuie. Sinon on fait jamais rien ensemble. Sinon je m’en fout d’elle parce qu’elle est trop grosse et trop moche pour m’intéresser. J’ai pas non plus le droit d’avoir une vie sociale sans elle donc je perds petit à petit mon maigre entourage. « Elle a une tête bizarre cette fille quand même. Ses petits yeux sont tout rapprochés, tu trouves pas ? Comment ça, tu trouves pas ? Tu la trouves jolie, toi ? Je suis sûre que tu la trouves jolie. T’as envie de la baiser en fait. Non mais tu peux le dire, hein, de toute façon c’est sûr. Alors que moi tu me trouves grosse et moche et c’est pour ça que t’as pas de désir pour moi. »

Et moi je faisais des petits comptes dans ma tête. « Ça fait une semaine qu’on a pas couché ensemble. Je peux encore tenir ses remarques deux ou trois jours ensuite… il faudra que ça se fasse. »

J’allais pas rompre pour autant. Qu’est-ce qu’elle aurait fait ? Moi, j’étais un mec cis blanc hétéro avec un CDI, un salaire de développeuse web et un PEL. Elle, elle était une artisane précaire qui allait se retrouver à la rue. Son père était chef d’entreprise et avait payé son four à céramique, mais j’avais clairement l’ascendant économique, non ? En plus je faisais aucun effort financier pour elle. On partait même pas en vacances avec la « Kangoo miteuse » que mes parents nous avaient offerte pour transporter sa production dans les salons d’artisanat.

Elle me répétait que je faisais que mater toutes les meufs qui passaient. Qu’elle était convaincue que je rongeais mon frein en attendant de trouver mieux qu’elle. Que j’allais l’abandonner parce qu’elle était grosse et moche. Elle s’est barrée avec un gars plus âgé qui l’avait invitée au ski. Qui possédait son pavillon de petite ville de banlieue résidentielle et une voiture neuve. Avec qui elle pourrait partir en vacances. Il m’a fallu quelques années avant d’admettre que c’était des violences conjugales. Et des viols conjugaux. Sur cinq ans. Ce n’est que cette année que j’ai réussi à dire cet euphémisme à ma mère : « Elle ne me traitait pas très bien en vrai. »

Contrairement à Floralie, à Préca, à Lexie ou à Charlotte Puiseux, je connais pas les statistiques exactes de la prévalence des violences subies par les bi, ni par les trans, ni par les autistes (j’ai demandé à Flo, c’est 57% de mecs bi qui ont subi des agressions sexuelles). Je sais juste que chacune crève le plafond et que l’addition des facteurs de risques se transforme en multiplication des risques.

Mais bon, à l’époque je n’avais que de la dysphorie mais j’avais pas transitionné. Puis je crushais sur des gars, mais c’était normal après tout, tout le monde se sent bizarre devant des mecs vraiment beaux. Et je n’étais pas diagnostiquée autiste et TDAH non plus, c’étaient des excuses que je me trouvais. Selon la réalité matérielle, comme aiment bien répéter les gens en vue, c’était juste une anomalie statistique qu’un des membres les plus privilégiés de la société traverse ça.


On avance de deux-trois ans et je suis en couple avec une meuf cis, un mec trans et une meuf trans. J’ai zéro passing, je suis bouffée de dysphorie, il faut que je m’éloigne le plus possible de tout ce qui pourrait me faire passer pour un gars. Alors je répète à l’envi que je suis lesbienne, une femme qui aime les femmes qui aiment les femmes. Une femme qui aime les femmes qui n’aiment pas les hommes. Et d’ailleurs, moi, les hommes, je les déteste. Je le sais, j’en étais un, c’était horrible, ce n’est plus moi du tout, c’est tous des connards. Je suis une femme, c’est juré, je suis pas un connard. Je suis… je suis pas un connard… Je… je suis pas un connard…

Je me fais harceler par des queers parce que je prends trop de place, comme un mec. Et comme je suis pourtant pas un mec, on peut me faire subir toutes les conséquences qu’on veut. On dit que j’ai transitionné parce que j’étais un profem, mais que c’est mal vu d’être un profem. Alors que c’est bien vu d’être une femme trans. Donc j’ai sûrement fait ça pour pouvoir continuer à prendre de la place. Et puis je suis un pédophile aussi, la preuve c’est que mon copain trans ne prend pas d’hormones donc il a l’air d’un garçon. C’est d’ailleurs probablement moi qui l’empêche de commencer sa transition vu que j’aime pas vraiment les hommes. La preuve, je continue de dire que je suis lesbienne, donc je le mégenre par mon orientation sexuelle, ce qui est problématique. Lui répète qu’il est pédé, pour les mêmes raisons que moi je dis que je suis lesbienne. Mais apparemment c’est moins grave, lui ne me mégenre pas avec son orientation sexuelle.

Là aussi, il me faudra plusieurs années avant de comprendre la dynamique en jeu. Que le fond du harcèlement reposait sur un subtil mélange de transmisogynie et de biphobie. Que les queers s’en fichent complètement qu’une femme trans relationne avec autant de mecs cis ou de femmes trans qu’elle veut. Par contre, c’est déjà compliqué pour eux de la voir relationner avec une seule personne assignée femme à la naissance, alors c’est carrément révoltant si elle en a plusieurs à la fois. Ça n’est pas normal. Personne ne veut ça, ewww, elle doit sans doute les manipuler, cette prédatrice.


Ensuite je découvre le terme bigouine qui me parle immédiatement, j’ai effectivement des pratiques bisexuelles donc littéralement je suis bi. Mais j’ai quand même fait mes premiers pas dans la queerness en lisant toutes les penseuses lesbiennes que je pouvais trouver : en regardant toutes les séries et films de lesbiennes dont j’entendais parler, en connaissant tous les codes culturels contemporains et historiques du lesbianisme, en connaissant par cœur l’histoire des Lesbians Sex Wars ainsi que leurs tenants et aboutissants. 

Du coup, le jour de la visibilité lesbienne, je fais un post Instagram. J’y raconte que même en ayant des pratiques bisexuelles je conserve un fort attachement au milieu lesbien qui me parle si fort et que je connais si bien, vraiment bravo les lesbiennes. Je passe ensuite deux semaines à subir le harcèlement de lesbiennes qui se revendiquent « mean lesbians » (des « lesbiennes méchantes » qui acceptent volontiers l’accusation lesbophobe selon laquelle les lesbiennes sont généralement agressives) et de la « portrait nation » (des fans du film « Portrait d’une jeune fille en feu » de la réalisatrice lesbienne Céline Sciamma). Elles me disent que je fais de l’appropriation culturelle du lesbianisme. Que le lesbianisme est une orientation sexuelle, pas un club de ciné ou de lecture. Que je peux pas poser comme lesbienne alors que je ne subis pas de lesbophobie et que je ne saurai jamais ce que ça fait de grandir en devant cacher qu’on aime les femmes.

Je réfléchis à la manière dont je raconte régulièrement que je me savais lesbienne avant de savoir que je suis une femme. Comment ado, j’étais amoureuse de Willow dans la série télé Buffy, mais pas du tout comme un garçon était censé aimer une fille. Je me dis que je sais très bien ce que ça fait, de grandir en aimant les filles comme ça alors que tout le monde (y compris elles-mêmes) attend que je les aime pas comme ça.

Il y a une blague récurrente entre meufs trans bi ou lesbiennes à propos de cette bizarrerie statistique autour de nos ex. Avant nos transitions, on est toutes sorties majoritairement avec des meufs bi. Et quelques-unes ont même été « le seul garçon » de lesbiennes. On sait toutes très bien ce que ça fait, de grandir en aimant les filles comme des filles sans comprendre pourquoi c’est pas ça qui est attendu de nous.


Pour autant, à l’époque, j’ai beau savoir que je suis bisexuelle, je suis aussi la meuf la plus biphobe du ter-ter. Toutes des privilégiées chouineuses en vrai. Des traitresses du féminisme. Le féminisme, c’est la théorie. Le lesbianisme, c’est la pratique. Et elles choisissent, ces connasses, de ne pas appliquer leurs belles théories et de s’en plaindre en plus. Donneuses de leçons de merde. 

C’était donc ma pleine ère de « Hum oui, j’ai des pratiques bisexuelles, mais je suis une bonne bisexuelle, regardez : je dis que les lesbiennes ont raison après tout. Pas comme ces mauvaises bisexuelles qui sont des femmes hétéro blanches privilégiées. » J’étais le parfait petit token trans des lesbiennes biphobes. Toujours prête à débarquer dans les sections commentaires pour dire aux bi d’arrêter de chouiner, d’invisibiliser les lesbiennes ou à prêter mon soutien dès qu’une lesbienne se plaignait de biphobie. Est-ce que j’étais soutenue face au harcèlement transmisogyne par ces personnes qui disaient se préoccuper du destin tragique des femmes trans, qui sont nos sœurs après tout ? Non. Mais au moins j’avais des likes sur mes commentaires.

Ma dissonance cognitive tourne à blinde. D’un côté je vis ma meilleure vie de bisexuelle en couple avec d’autres bi (et une lesbienne) et de l’autre je me fais accuser de tous les stéréotypes biphobes que je répands — et en plus, la moitié d’entre eux sont communs avec la transmisogynie. Si Jean-Luc Mélenchon peut dire « La république, c’est moi », je suis la « chère lesbienne biphobe » à qui s’adresse Floralie dans la vidéo qui lui vaudra une énième campagne de harcèlement communautaire.

Quand on subit plusieurs oppressions à la fois, on développe des techniques de protection pour éviter de douiller trop fort. Parfois ça implique de se couper de parties de nous-mêmes. On se retrouve à devoir estimer ce qui est le plus plausible de pouvoir cacher. Qu’est-ce qu’on remet au placard ? Et aussi, qu’est-ce qu’on va trasher ouvertement pour qu’on ne nous soupçonne pas d’en être ? Exactement comme en début de transition, je mettais à distance la masculinité dans l’espoir de ne pas subir la transmisogynie (Souvenez-vous : « Je suis tellement une femme que je déteste absolument les hommes, j’ai rien à voir avec le masculin, d’ailleurs je suis lesbienne et je pense que le séparatisme est un but politique crucial et que le scum manifesto devrait être notre objectif de vie à toutes »), j’avais mis inconsciemment la bisexualité à distance parce que je sentais bien qu’on me ferait gravement payer le fait de l’assumer.


Je ne sais plus précisément quand le déclic s’est fait et que j’ai pris conscience d’être une bisexuelle comme les autres en plus d’être une meuf trans. Je crois que c’est la combinaison de trois choses :

D’abord, une story de lesbienne biphobe qui demandait à ces meufs qui n’avaient rien à faire dans le milieu queer de bien vouloir arrêter de s’y introduire et de faire leurs trucs entre elles, merci bien. Alors qu’on m’avait suffisamment répété de bien vouloir dégager parce que « les lesbiennes n’aiment pas les pénis, bon sang », je me suis rendue compte à ce moment-là que j’avais participé à former une communauté de bisexuel·les autour de moi, que c’était mes amoureuxes et que définitivement aucun·e n’était ni hétéro, ni privilégié.

Ensuite un article de blog à propos du prétendu privilège masculin que les femmes trans auraient avant de transitionner et que j’ai résumé ainsi : chez les gays et les lesbiennes la vie avant le coming-out est appelée « le placard » et c’est une période qui suscite la pitié et la commisération chez n’importe quelle personne qui en entend parler, mais chez les meufs trans ou les bi, tout le monde prétend que c’est un moment de pleine jouissance de ses privilèges masculins ou hétéro.

Et enfin, trop de discussions avec Floralie pour que je puisse les résumer ici, mais chaque truc qu’elle a dit en public à propos de la nécessité pour les bisexuel·les de faire communauté m’a amené à plus d’acceptation pour moi-même et pour les autres bi.


Je n’ai pas d’histoire inspirante à raconter. Je ne suis pas une héroïne pour qui la transidentité ou la bisexualité a été un formidable voyage de découverte de moi. Chaque étape pour apparaître au monde s’est faite dans le harcèlement, le trauma et les larmes. Nous sommes toustes empêchés de vivre correctement et nous devons notre survie à la chance d’avoir ici une facilité économique, là un entourage robuste, ou encore, d’avoir eu un coup de solidarité.

C’est pour ne plus laisser cette survie à la chance ou aux fonctions des systèmes d’exploitation dont nous pouvons parfois bénéficier qu’il faut nous retrouver. Réaliser que nos vécus ne sont pas des récits d’épanouissement personnel. Y trouver dans quelles failles communes s’engouffrer pour résister ensemble et surtout porter celleux qui se font tellement tabasser qu’iels ne tiennent plus debout.

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