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Mes meufs, toutes des chaseuses ?

Depuis les tout débuts de ma transition en 2017, les meufs cis (ou qui l'étaient à l'époque) qui font partie de ma vie intime doivent faire face à des accusations de fétichisme dès lors qu'elles s'affichent un peu trop visiblement avec leur partenaire.

Lou Lüeder
Jul 3, 202513 min read

epuis les tout débuts de ma transition en 2017, les meufs cis (ou qui l’étaient à l’époque) qui font partie de ma vie intime doivent faire face à des accusations de fétichisme dès lors qu’elles s’affichent un peu trop visiblement avec leur partenaire.

Ça a commencé par mon ex-toxique, à l’époque où il était encore mon meilleur ami, qui s’est mis à « plaisanter » sur le fait que ma meuf Dihya était fétichiste des meufs trans parce qu’elle avait l’outrecuidance de sortir avec deux meufs trans en même temps. Et à l’époque, je rigolais avec lui, parce que « les chasers » sont un sujet à la fois de crainte et de dérision parmi les trans et qu’en tant que bébé trans, je n’avais pas de recul là-dessus.

Lors d’une rupture, tel autre ex avait réagi de manière très transmisogyne et m’avait associée à l’ensemble de ses ex à lui en disant que « comme les autres, je n’avais été intéressée que pour le baiser. » J’avais répliqué avec une accusation de fétichisme (et avec ma meilleure biphobie), en lui disant qu’il n’était avec moi et sa meuf que parce qu’il aimait la bite.

Pendant une courte relation à l’été 2019, ma compagne Lucie* m’a fait part, après plusieurs jours de mal-être visible sans arriver à communiquer, de la crainte qu’elle ressentait à l’idée de me fétichiser, de me déshumaniser, d’être la personne en situation de privilège dans notre couple et donc d’avoir peur d’abuser du pouvoir qu’elle avait sur moi. Et elle n’avait pas réussi à m’en parler, car elle craignait également de me « faire porter la charge émotionnelle » et « le travail de care » dans le couple. (Si on se demande à quel point le vocable de la bonne militante féministe nous matrixe le cerveau de manière complètement fucked up, voilà un exemple.)

Plus récemment, quand ma meuf Mathilde* s’est mise en couple avec une autre meuf trans que moi, un ami (trans lui aussi) de cette meuf lui a dit de se méfier de Mathilde, car si elle sortait avec une autre meuf trans, c’était sûrement une chaseuse. Quand on en a discuté, elle et moi, elle m’a fait part des mêmes questionnements que Lucie.

Enfin, il y a quelques mois, une amie m’a fait part de ses réticences à sortir à nouveau avec une femme trans à l’avenir, principalement par peur de ternir leur relation aux yeux de son ex qui risquerait de se considérer comme « une trans de plus dans un tableau de chasse ».

Si au départ (comme avec mon ex-toxique), je traitais moi-même mes meufs de chaseuses pour rire, j’ai arrêté de le faire avec les années parce que non seulement j’ai décidé de les écouter quand elles me disaient que même pour blaguer ça les mettait mal à l’aise, mais aussi parce que j’ai commencé à discerner ce qu’il y avait derrière cette accusation quand elle n’était pas faite pour blaguer. Spoiler alert : ça va parler de transmisogynie.

Si ce que j’écris te plaît, te fait réfléchir, te chamboule un peu ou t’aide à avancer dans la vie, j’ai créé une page Tipeee où tu pourras me laisser un petit pourboire pour me montrer ton soutien. Merci !

L’image d’Épinal du chaser.

De base, ce qu’on imagine quand on parle de fétichiste de trans, c’est un prédateur, au cismasculin. Un gars glauque et dangereux qui écume les sites de rencontre spécialisés pour rencontrer « les travestis et transsexuels les plus chauds de ta région ». Un gars qui se branle sur la catégorie « trannies » de son site de boules préféré. Un gars qui voit déjà à peine les femmes cis comme des humains et donc les femmes trans, n’en parlons pas. Ce gars archétypal a une fascination malsaine à notre encontre, il a un fétiche.

Ça, c’est le chaser qui fait peur. Celui dont on doit se méfier. Celui qui se paye des putes trans et les traite mal. Celui qui serre des meufs trans en boîte ou sur le net et échappe à la justice en disant qu’il savait pas qu’elle était trans et qu’il a paniqué en s’en rendant compte.

Pour tourner cette menace en dérision (parce que c’est une stratégie d’adaptation comme une autre), ce sont pourtant d’autres images qui sont convoquées : Le gars est toujours glauque et il se branle toujours en regardant des trannies sur internet, mais il est socialement inadapté, moche, poisseux, misérable. C’est ce gars qui veut toujours qu’on le toppe avec notre bite de meuf et qui se balade avec des sous-vêtements féminins devant sa glace.

En fait, cette image du chaser tourné en dérision, c’est exactement la même que celle du travelo autogynéphile avec son fantasme bizarre de se faire passer pour une femme alors qu’il n’a aucun espoir de passer. C’est la même image que celle à laquelle les TERFs pensent et dont elles parlent quand elles militent pour nous faire disparaître. C’est la même image que celle dont l’industrie du cinéma nous abreuvait ouvertement il y a encore quelques années.

Les meufs chaser.

Que je sache, il n’y a pas d’image stéréotypée de la meuf chaser, mais, si je me base sur ma connaissance des rumeurs et ouï-dires dans le milieu queer, ce serait une meuf plutôt bisexuelle et polyamoureuse, mais qui n’aurait encore jamais eu de relation avec une autre femme. Si elle était lesbienne (ce qui est bien plus rare), c’est une de ses ex qui serait meuf trans. Elle nous déshumaniserait afin de se servir de nous comme d’une caution d’ouverture d’esprit. Un peu comme pour dire : « Regardez comme c’est queer et progressiste de ma part d’aimer ces choses. » C’est en tout cas dans ces cadres-là que mes partenaires amoureuses ont été accusées.

Ça n’est pas anodin que les meufs bisexuelles soient les plus visées par ces accusations, car, au sein des milieux queers, à part les meufs trans, ce sont elles qui sont le plus souvent soupçonnées d’être de fausses queers et dans ce cadre, les meufs trans sont considérées comme des hommes peu menaçants qui permettent l’accès à la queerness.

En fait, ces représentations sont somme toute assez genrées : les hommes sont violents, dangereux, ou pathétiques et hypersexuels, toujours pervers. Et les meufs sont superficielles, intéressées par la mode et les tendances.

Les effets sur les meufs cis qui aiment les meufs trans.

Concrètement, le fait que cette accusation plane sur toute personne qui relationnerait trop visiblement avec une ou plusieurs meufs trans crée un obstacle aux meufs cis. De prime abord, on pourrait se dire que c’est tant mieux si les vrais chasers et les vraies chaseuses s’y reprennent à deux fois avant de se montrer. Mais ce n’est pas ce qui arrive. Même d’un point de vue théorique, ça ne peut pas fonctionner comme ça.

On parle là d’archétypes de personnes qui en déshumanisent d’autres jusqu’au meurtre. Ça me semble un peu illusoire d’espérer que des gens pareils se disent qu’ils souffriront des conséquences de la réprobation sociale d’une bande de radicools.

Par contre, ça a un impact très fort sur les personnes de bonne volonté, qui veulent sincèrement le mieux pour les personnes qu’elles aiment. Ces personnes-là se retrouvent soudain terrifiées et paralysées, comme Lucie, comme Mathilde, quand elles tombent amoureuses d’une meuf trans. En premier lieu parce qu’elles ont intégré que les meufs trans sont des êtres fragiles et vulnérables (on est ni fragiles, ni vulnérables, on fait juste face à un énorme poids de discriminations et clairement c’est pas les personnes qui nous aiment qui en font peser le plus lourd sur nos épaules), mais aussi à travers la stigmatisation intériorisée qui leur a bien fait comprendre que c’était peut-être louche de sortir avec des meufs trans vu que toutes les personnes qui sortent avec nous sont accusées d’être louches.

Ce qui fait que les personnes qui devraient le moins hésiter, car elles apporteront la plus grande attention au fait de bien traiter la femme qu’elles aiment, sont en fait celles qui hésitent le plus de peur d’être problématiques (que ce soit en abusant de leur supériorité sociale ou que ce soit en ayant en fait un fétichisme dont elles ne seraient pas conscientes.) et qui en subiront le plus les conséquences néfastes (Les éclaboussures de la transmisogynie des queers, la négation de leur lesbianisme, une double exposition à la biphobie, l’absence de soutien communautaire, etc.)

Une, ça va, c’est quand il y en a plusieurs qu’on a des problèmes.

De son côté, on verra plus tard que ça n’est pas anodin non plus, mais que ça a une fonction, le milieu se comporte comme si les meufs queers avaient un genre de quota de meufs trans à ne pas dépasser.

On va pas se mentir, on sait très bien comment sont perçues les meufs qui restent avec leur meuf trans en début de transition : elles étaient « en couple hétéro » avec quelqu’un qui avait « une socialisation masculine », donc on va pas leur filer le badge du queer trop vite.

Pire encore si elles se rendent compte du même coup qu’elles sont en fait pas du tout hétéro ou bi, mais tout à fait lesbienne (comme ça peut arriver à de nombreuses femmes à l’historique hétéro qui rencontrent soudain une femme), elles deviennent presque les idiotes du village qui se croient vraiment lesbiennes alors que tout le monde voit bien qu’elles le sont pas.

On sait aussi très bien comment sont perçues les meufs bi qui, étant non-exclusives, font leur entrée dans la queerness en relationnant avec une meuf trans en guise de première relation avec une meuf : elles sont pas réellement queers non plus.

Mais une meuf trans, ça va encore. Bon on les prend pas au sérieux, mais les femmes qui sortent avec une seule meuf trans après n’avoir relationné qu’avec des hommes cis sont pas méchantes, juste un peu bêtes. Par contre, si elles les enchaînent, là ça devient louche. Tout particulièrement si elles ne relationnent pas aussi très visiblement avec une ou des personnes assignées chatte femme à la naissance. Là, non seulement elles risquent d’être traitées d’usurpatrice, mais en plus elles ont un penchant franchement malsain.

Finalement, c’est un peu comme si sortir avec une meuf trans, c’était pas sortir avec une vraie meuf. Ça ne compte pas pour être ajoutée aux rangs des lesbiennes et voir les problématiques de femmes queers auxquelles elles sont confrontées être prises au sérieux. Un peu comme si « la commu » attribuait des « jokers ». Un peu comme si la queerness était dans la chatte. T’as le droit de relationner avec une fausse meuf une meuf trans et t’as utilisé ton joker. Si tu veux sortir avec d’autres fausses meufs meufs trans sans éveiller trop de soupçons, il faut d’abord prouver que tu as relationné avec suffisamment de vraies meufs personnes à vulve.

Ce sont des dynamiques qui pour moi s’ancrent très directement dans la culture patriarcale, dans laquelle la sexualité des femmes est scrutée en place publique, jaugée selon des critères « moraux » et qualifiée de bonne ou de mauvaise.

La pression sur les meufs trans

Tous ces stéréotypes et ces dynamiques, les meufs trans les intègrent aussi.

En premier lieu, on se pose la question suivante qui est un peu le corollaire du fétichisme : qu’est-ce que ça dit de notre sexualité et de nous-même si les seules personnes qui sont attirées par nous sont apparemment des pervers prédateurs ou des manipulatrices qui veulent nous utiliser ? Si aucune personne vraisemblablement saine d’esprit ne peut nous aimer sincèrement, c’est donc qu’on ne doit pas valoir grand-chose.

Ça nous enferme dans la faible estime de nous-mêmes qu’on a, effet renforcé par tout le poids de la société qui nous dit que nous sommes des monstres anormaux. Évidemment qu’il n’y a que des tarés dangereux pour aimer un monstre.

Ensuite, ça nous isole. Ces stéréotypes, quand ils fonctionnent au niveau inconscient de l’imaginaire collectif, participent de notre déshumanisation et de notre mise à l’écart. Ils bloquent les imaginaires, ils empêchent les gens de se projeter dans des relations avec nous et de se rendre compte que nous sommes des êtres tout aussi capables que n’importe qui d’aimer et d’être aimées.

Et quand une personne se rend compte que c’est envisageable, elle se retrouve à devoir faire le calcul de comment elle sera traitée quand elle dira qu’elle nous aime et peut-être qu’elle s’y reprendra à deux fois, en se disant que c’est peut-être trop lourd à porter.

La présence de ce filtre augmente forcément le ratio de personnes qui nous traiteront mal, car elles diront pas qu’elles datent des meufs trans par rapport aux personnes qui nous traiteraient bien, en notre défaveur.

Comme dans tout un tas d’autres circonstances, c’est quand les gens ont honte de relationner avec nous que nous sommes les plus exposées à la violence et que nous sommes les moins susceptibles de recevoir de l’aide.

Mais les chaseuses ça existe. Je connais plein de meufs trans qui sont sorties avec.

Moi aussi, je connais des situations comme celles-là. Elles ne me sont jamais arrivées.

Je suis sortie avec des meufs qui ne savaient pas relationner avec d’autres meufs et qui se comportaient avec moi comme elles se comportaient avec leurs copains du passé parce que c’étaient les seules relations qu’elles connaissaient. Et moi, ça activait ma dysphorie à des niveaux jamais atteints.

Je suis sortie avec des meufs qui n’avaient jamais relationné avec d’autres meufs trans et qui faisaient preuve de bonne volonté, mais se disaient qu’une bite, c’est une bite après tout parce que c’est ce que tout le monde répète dans la sexualité : Une bite, c’est une bite et une chatte, c’est une chatte. Sauf que si on met l’hypocrisie normative de côté, il n’y a pas une chatte qui soit comme une autre chatte et il n’y a pas une bite qui soit comme une autre bite.

Et je suis sortie avec des meufs qui voulaient me rassurer en disant qu’elles étaient bi ou pan en apprenant que j’étais trans. Et bien sûr qu’elles indiquaient par là qu’elles n’avaient pas compris en quoi j’étais une meuf comme les autres et qu’elles me voyaient encore « comme pas tout à fait une meuf » mais à quel moment elles auraient eu l’occasion de comprendre autre chose en vivant dans une société qui met un point d’honneur à nous altériser dans tous les sens possibles ?

Chaque fois que je parle de ces situations, quelqu’un qualifie ces meufs de chaseuses. Chaque fois, je dois m’opposer à ce que des personnes qui n’étaient pas dans ces relations, qui parfois ne sont même pas concernées par la transmisogynie ni de près, ni de loin, qui parfois n’ont même pas vraiment de meuf trans dans leur vie, se permettent de plaquer une lecture aussi déshumanisante sur des situations nuancées et complexes.

Si des meufs trans trouvent pertinent de qualifier certaines de leurs (ex-)partenaires de chaseuses, c’est quelque chose qui leur appartient, je n’étais pas là et vous non plus.

Mais je voudrais absolument que les gens se mêlent un peu plus de leurs fesses et un peu moins de celles des meufs trans et des femmes qui les aiment. Et je voudrais encore plus qu’iels arrêtent de plaquer leurs grilles de lectures pétées sur des relations qu’ils n’aperçoivent que de loin en décidant qui est une victime et qui est un bourreau, a fortiori quand ils n’ont en fait pas la moindre compassion pour « la victime » en question.

Pour résumer

Comme on l’a vu, ces accusations de fétichisme qui appartenaient auparavant aux femmes trans pour désigner des hommes qui les violentaient ont été ensuite détournées pour reproduire des stéréotypes transmisogynes.

En s’appuyant sur ces mêmes stéréotypes et sur une logique patriarcale, elles permettent à présent de contrôler la sexualité de certaines femmes (surtout des trans et des cis bi, mais aussi parfois des lesbiennes.) et ont pour effet principal d’entériner l’idée que les femmes trans ne sont pas désirables par des personnes normales et de les isoler un peu plus, les rendant ainsi plus susceptibles encore de subir des abus et d’être coupées de tout soutient.


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